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La chronique de Thomas Frank dans le Wall Street Journal

Les élections américaines vues par Thomas Frank

Traduction de Frederic Cotton

Les chroniques de Thomas Frank, parues dans le Wall Street Journal et traduite en français par Frederic Cotton sont disponibles sur le site d’Agone.

Un éclairage sur les élections américaines...

Agone Mis en ligne par Bruno
Mots clés (Tags): Amérique(s) Elections Journaux - Revues La parole à... Politiques

• Les conservateurs et leur carnaval d’escroquerie (25 juin 2008)

• Dieu, faites que je sois conservateur, mais pas tout de suite (18 juin 2008)

• Le « franc-tireur » de la Chicago Machine (11 juin 2008)

• Senateur Obama, choisissez mieux vos lectures (4 juin 2008)

• Bienvenue a Nixonland (28 mai 2008)

• Le sort tragico-ironique des libertariens de Washington (21 mai 2008)

• Notre grande volte-face economique (14 mai 2008)

• Obama et sa « Touch of Class » (21 avril 2008)

Les dernières chroniques seront bientôt en ligne sur le site d’Agone

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Un extrait de ces chroniques :

Obama et sa « Touch of Class »

Permettez-moi de me présenter. Si l’on en croit le jacassement général des pontes de l’élite nationale, mon livre What’s the matter with Kansas [Pourquoi les pauvres votent à droite], paru en 2004, aurait convaincu Barack Obama de décrire les exploitants agricoles de Pennsylvanie comme des gens « aigris [bitter] » qui se « cramponnent aux armes, à la religion ou [...] à un sentiment anti-libre-échange comme autant de moyens d’exprimer leurs frustrations ». Le crime de M. Obama est si grave que les gardiens de notre consensus national l’ont élevé au rang de scandale et baptisé « Bittergate ».

À dire vrai, je ne suis pas en mesure de savoir si certains passages de mon livre sont effectivement à l’origine de l’affirmation grossière selon laquelle les plus maltraités se cramponnent aux armes et s’opposent de façon totalement irrationnelle aux accords de libre-échange. Je suis, d’ailleurs, moi-même contre ces traités commerciaux.

Mais il y a une chose que je sais avec certitude : la tornade médiatique provoquée par la bourde de M. Obama confirme avec force un des arguments que j’ai effectivement avancés. Quand ils en reviennent à la guerre culturelle, les soldats de chaque camp parlent de classe sans vraiment se pencher sur le fondement économique du problème. Prenons par exemple l’accusation fatale portée par les experts et les autres candidats contre M. Obama : il serait coupable d’« élitisme ». Personne ne prétend par là que M. Obama est riche (il ne l’était pas jusqu’à l’année dernière, en tout cas) ni même qu’il est l’allié objectif des riches (même s’il peut l’être en effet). Ce qu’ils veulent dire, c’est qu’il s’est rendu coupable de préjugés et qu’il a, de ce fait, révélé son profond mépris pour le type ordinaire.

Il s’agit d’un stéréotype que vous avez entendu bien des fois : enivré par son arrogance façon latte1, le libéral regarde de haut les gens ordinaires, persuadé qu’il est de lui être supérieur. Il se moque de la religion, qu’il considère comme une forme de « fausse conscience ». Il croit à la réglementation parce qu’il pense en savoir plus que le marché.

Ainsi l’« élitisme » n’est-il pas tant un crime de l’élite réelle de la société que de ses intellectuels. Selon le Weekly Standard, M. Obama a « un accès de fièvre harvardienne ». Pour le journaliste George Will, M. Obama évoque une sorte de mélange entre ces intellos de service que sont Adlai Stevenson, le sinistre historien Richard Hofstadter et le démoniaque économiste J. K. Galbraith. Bill Kristoll voit dans M. Obama une sorte de marxiste snob. Et pour Maureen Dowd, il s’agit d’un… « anthropologue ». Ah mais, Hillary Clinton : voilà une femme qui s’envoie du Crown Royal – un whisky de luxe qu’un expert à l’esprit confus a pris pour du tord-boyaux pour prolos ! Et lorsque l’ex-première dame des États-Unis évoque son adresse au tir dans son jeune âge, qui s’intéresse à la bonne centaine de millions qu’elle et son mari ont mystérieusement amassée depuis que ce dernier a quitté son poste ? Ou bien à ses années de loyaux services rendus à Sam Walton – ce bourreau des petites villes et ennemi des syndicats2 ? Et qui se préoccupe des péchés de Sam Walton lui-même, quand ils s’accordent avec nos propres préjugés ? N’a-t-il pas un super accent du Sud. À coup sûr, un accent traînant aussi mélodieux interdit tout soupçon d’élitisme.

Voilà une manœuvre assez classique qui permet aux gens ayant conçu et soutenu la politique qui a réinstauré la barrière de classe en Amérique – ces mêmes gens qui, dans les faits, et très concrètement, ont transformé notre société égalitaire en une société élitiste – de se parfumer à l’essence du labeur honnête comme d’une eau de Cologne directement extraite de la sueur des travailleurs licenciés. C’est aussi de cette manière que leurs hérauts dans le monde plus vaste – politiciens conservateurs et experts qui se font les apologistes de cette fausse authenticité – deviennent des amis de Jésus parmi les plus populistes de tous.

Supposons maintenant qu’on cherche assez loin pour tomber sur l’évaporation de notre capital immobilier ou sur toutes ces histoires de gestionnaires de portefeuilles qui se sont fait deux à trois milliards de dollars l’an dernier Supposons que l’on en devienne un peu « aigris ». Que nous disent alors nos experts et nos politiciens ? Qu’il n’y a pas place pour ce genre de sentiment dans le Parti du Peuple. Que l’« aigreur » est quelque chose d’affreux et d’inadmissible. Qu’on doit à tout prix éviter la « division ».

Pour sa part, le conservatisme n’a aucun problème avec l’aigreur. Comme le disait l’éminent stratège Howard Phillips il y a près de trois décennies, le boulot du mouvement c’est d’« organiser le mécontentement ». Et c’est ce qu’ils ont fait. Ils l’ont choyé, ils l’ont flatté, ils l’ont invité dans la politique par leurs millions de courriers criant à la trahison, ils l’ont chaleureusement accueilli dans leurs émissions de radio furibondes d’un bout à l’autre de la bande hertzienne. Ce n’est pas de la simple aigreur, c’est une véritable « industrie » de l’aigreur.

Regardez le flot d’amour droitier qui a inondé en février dernier le journaliste d’un canard local, Gary Hubbel, auteur du panégyrique de l’année sur « la colère de l’Homme Blanc », cet « homme entre les hommes », qui « travaille dur », qui « sait que sa femme est plus émotive que rationnelle » et qui sait également, et par bonheur, comment « faire une vidange et fabriquer des choses. »

Ce personnage carré et demeuré inchangé depuis que son étoile s’est levée dans le ciel des batailles de la guerre culturelle des dernières décennies est censé être aussi véhément que jamais et continuer à rendre les sempiternels méchants responsables de tous ses problèmes : j’ai nommé les intellectuels, sous leur masque de « donneurs de leçons qui n’ont jamais fait une honnête journée de travail de toute leur vie ». Mais ce qu’il désire vraiment, ce cher personnage, c’est l’opportunité de voter contre Hillary Clinton et « s’assurer qu’elle prendra une bonne raclée ». Je suppose que notre laborieux et furieux ami n’a pas encore entendu parler de l’histoire de la Crown Royal.

Si Barack Obama, ou qui que ce soit d’autre, veut vraiment savoir ce que je pense, je le résumerai en ces quelques mots. Le fait politique crucial de notre époque est le glissement de notre république petite-bourgeoise vers une ploutocratie. Si un candidat a un plan pour renverser cette tendance, il aura mon vote. Peu importe qu’il préfère le Courvoisier ou une bonne pipe à eau chargée à la bière arrosée de sirop contre la toux. Je me fiche de savoir s’il aime mes livres ou préférerait voir tous mes écrits embarqués dans un C-47 pour les balancer au fond du lac Michigan. Si cela peut aider à ressusciter la terre de relative égalité sur laquelle je suis né, je suis prêt à piloter moi-même cet avion.

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Il a publié deux livres aux éditions Agone : Pourquoi les pauvres votent à droite (2008) et Le Marché de droit divin (2003).



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